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8 mai 2010 6 08 /05 /mai /2010 17:37

 

immeuble


La ville s’endormait j’allais me mettre en branle. La ville s’endormait pour s’éveiller bientôt. Les quelques heures qui me restaient pour passer de l’autre côté. Franchir le gué, traverser le mur, enfreindre et m’évaporer.

Je n’ose vous dire ce que je suis en train de faire. Je dois agir au plus vite et sans rien nommer. La grande, l’urgente sortie à l’air libre.

 

Ici nous ne sommes pas en prison. Nous devons nous contenter, nous craignons tant de cette boursouflure occidentale là-bas, juste derrière, les biens en masse, le désir qui s'émousse, l’embarras du choix et le dégoût de tout.

Et pourtant je n’ai pas à me plaindre, disons pas plus que ça. Je travaille et je dors, mange et bois. J’ai quelques relations ici et là. Je ne sais pas même si quelque chose d’essentiel pourrait exister en face. J’en doute, à la réflexion.

J’y serais libre ? Oui mais de quoi ?


Libre de traverser. L’entreprise de ma vie. L’obsession de chaque nouveau crépuscule. Traverser m’appartient, absolument interdit. Rien à chercher là-bas, ce sera pire sans doute. Couleurs moins délavées, qui écrasent les reliefs de la perception à force de rivaliser ensemble. Tandis que le mur nous aligne de sa pierre grise et noire, quelque chose paraît avoir orchestré les tons, comme en mineur. Mineur est mélancolie, nous rêvons en demi-teintes, notre univers est assourdi, peut-être même ralenti. Nous sommes attentifs, extraordinairement appliqués à voir le sens qui infiltre les allées trop régulières, brutales, le manque et l’absence pleins d’âme, notre humanité renvoyée fermement à elle-même. Sans appel, nous devons rester, ne pas bouger plus que de raison, nous n’avons pas à convoiter, espérer, chercher ailleurs ce qui nous tient car tout est là sous nos yeux, à peine dans notre esprit, on nous l’a dit. Qui est libre ?

 

La ville s’endormait et je m’apprêtais à faire cela, traverser, franchir l’obstacle. Presque pour la beauté du geste. Et encore quelle beauté y aurait-il à se lever si tôt à peine couché pour, masqué, enfoui dans l’ombre de la nuit toute compacte, se diriger froidement vers ce but, à portée de main ? Car je suis un voisin, un proche témoin du mur. Je peux le regarder chaque jour, le matin et le soir. Une aubaine, il est devenu mon milieu heure après heure, le centre net de mon existence et de ma préoccupation.

 

Je devais partir.

Il me fallut considérer ce logement, dont j’allais simultanément faire mon deuil. Je lançai un regard maîtrisé à la ronde, balayant de l’oeil de Méduse mes quelques meubles, les objets, deux photos que je souhaitais laisser là pétrifiés. Ce seraient les vestiges d’un passé soudain révolu même si, je le savais bien, c’était pécher par orgueil que me croire affranchi déjà, échappé à tout ce que j’étais, au seul moi-même que j’aie eu l’heur de connaître un peu.

 

Je dus fermer la porte, la verrouiller, descendre les escaliers à pas de velours. Sans regarder, sans chercher à savoir, sans même inspirer l’air pour ne rien avoir senti. J’avais pour tout effet un petit sac de cuir usé déjà, y avais seulement glissé le nécessaire.

 

Il ne faut pas me demander ce que j’espérais, ce que j’imaginais trouver même. Ce serait vouloir m’arrêter, barrer ma route de ces mille scrupules qui m’obligeraient à jeter le regard en arrière. Certains autour de moi avaient été privés de famille et d’amour, empêchés d’assouvir leurs besoins essentiels ou même d’accéder au dehors. Je sais bien l’impudence qu’il y eut à vouloir ainsi partir, résolument obsédé par l’épaisse paroi de ciment. Je n’avais pas souffert. Pas tellement. Peut-être un étouffement imperceptible et lancinant, les affres de ne pas connaître l’éclatant de la vie. Je ne sais plus.

Tout de même j’avais au moins l’impression de ne pas accéder à grand chose, c’est-à-dire, j’avais souvent peur, peur de basculer, de faire un faux pas au beau milieu des gestes interdits. Peur même de me tromper à l’intérieur de moi-même, par le retour d’un sentiment, d’une pensée malvenue. C’est peut-être simplement cela. L’idée vague, même saugrenue, de ce que je pourrais être là-bas.

 

Lorsque je franchis le seuil, sortis sur la rue, la fraîcheur de l’air sombre m’étreignit. Je ne discernais pas, alentour, les signes d’une vie nocturne. Il ne se passait rien semblait-il, pas un mouvement, même furtif, pas un bruit. C’était assez normal, attendu pour tout dire, j’avais choisi ce moment exactement pour cela : de longs instants de nuit pleine où régnait le vide. Que me restait-il à parcourir, quelle était ma route, si brève, vers l’autre rive ? Quelques mètres jusqu’à la silhouette du mur, l’écran de ciment dur. Et puis l’autre côté : un nouveau point de départ, de déroute, cela n’avait plus d’importance ; je ne me rendais nulle part. J’y allais, c’était tout.

Les longs mètres jusqu’à notre frontière, c’était une rue à traverser, un trottoir puis cette étroite parcelle de néant, ce bout de rien, au pied du mur. Quelques centaines de pas, à découvert. Que pouvait-il m’arriver ? Je n’imaginais rien clairement, je me disais que je n’avais pas, n’aurais jamais tant d’importance. Devenir ce point de mire, à la croisée des regards, ce point que l’on épie, la concentration d’une attention féroce, toute l’épaisseur de moi-même que cela aurait exigé sans doute ! Quel être étais-je, moi, pour perturber l’ordre du monde de mes quelques pas, au point que d’autres êtres, plus loin, suspendent leur regard, m’apercevant par hasard au bout de l’horizon, décident brutalement de me retenir. Au point que l’on empêche mes mouvements, oscillations de la vie et rien de plus, appétit enfantin dirigé vers l’autre côté d’un mur. Est-ce que cela, le désir, cette entreprise audacieuse qui concentrait mon existence brusquement, toute cette affaire, avait même la moindre chance d’apporter dans l’air la plus infime vibration et, provoquant de proche en proche l’écho sourd de l’événement en train de se produire, éveiller la méfiance, puis la cruauté d’un autre homme en train de surveiller ?

Je devrais donc sortir sans honte et marcher, traverser droit devant moi puis m’apprêter à surmonter, comme on s’attaque à la paroi d’une montagne dans la douceur de l’été, sans histoire.

J’étais arrêté par la profondeur de l’air et le silence obscur, par la peur gourde que je n’avais jamais daigné combattre encore. Je ne devais pas le faire, pas cela, me mettre en route, vouloir de l’espace, chercher à atteindre simplement le lieu où l’horizon s’ouvrait. Cela ne se pouvait pas.

 

Et voici que, un pas après l’autre, le mouvement était amorcé, que ma route, sans débord, se dessinait. Enhardi par cette poussée mécanique, la prémisse de ma danse, le tout début du nouveau monde, je m’infiltrai gauchement dans le soir et princier, en quête du jour naissant, je m’envolai.

 

Berlin, Juin 2009


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Published by Christine Guinard - dans !!! NoS iNViTéS --
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